dimanche 22 mai 2016

Les Fantômes du Klong

C'est par le fleuve qu'elle à vécue, c'est par le fleuve qu'elle les quittent. Une barque à la longue queue, semblable à un dragon, lui sert de dernière demeure. Un dernier katon pour l'envoyer au plus loin de la rivière. Elle n'avait jamais quitté le village de ses jours heureux. S'était installée sur le klong sur lequel elle voyait sur la berge embrumée chaque matin flotter le fantôme de son père.
Son père avait fait d'elle une fille de l'eau rêvant pour elle d'une vie qui soit plus douce.
Dans sa barque, ses derniers amis avaient déposé suivant ses dernières volontés les  derniers biens qu'elle voulait emporter dans sa vie future. Comme tout bouddhiste elle croyait à la réincarnation.  Elle avait auprès d'elle la statuette d'un vieux Bouddha de bois fendu à la tête, mais aussi et surtout son vieux chapeau de paille de riz. Un chapeau aujourd'hui trop petit que lui avait offert son père pour pouvoir l'accompagner dans les champs arasés par le soleil brûlant de la Thaïlande.
Son père était resté le dernier fermier du village. Quand tous les hommes avaient délaissé les calmes champs de riz pour de bruyants bateaux de touristes.
Le vieil homme entêté avait toujours refusé de quitter sa richesse aux grains couleur de l'ivoire des éléphants du vieux royaume de Siam. Mais quand à l'approche de la mort ses bras sont devenus aussi faible que le courant d'un vieux klong fatigué. Il a demandé à sa fille de ne pas suivre son chemin et d'aller elle aussi vers les bateaux de tourisme pour gagner une vie qu'il avait toujours refusé. Il l'a coiffa une dernière fois du chapeau de paille de riz et s'est ensuite éteint comme le soleil se noie dans des rizières inondées. Plus jamais on entendra ses chants au soir thaïlandais. Ses champs se sont couchés pour s'endormir d'une sécheresse éternelle. Seuls encore certains soir, quand le vent est là, les vers de Suthorn Phu le poète Thaïlandais, les seuls  qu'il connaissait, voyagent encore entre les eucalyptus :

« Je suis né, en cette vie, avec un karma
Fort mauvais et je suis accablé par la misère.
Je souffre beaucoup, suis très tourmenté et faible.
Je n’ai pas d’argent et suis dans le besoin ».

Sa fille a toute sa vie, pour à peine quelques dollars de plus que son père, transporté sur le fil du Klong les bus entiers de touriste que vomissait la grande ville de Bangkok.
Elle ramait chaque jour pour des étrangers et chaque jour des étrangers ne la saluait pas. Elle ramait chaque jour et les étrangers ne la voyaient pas.
Pour avoir le droit de naviguer avec des touristes , elle devait comme tous ceux de la rivière, payer le chef de la police, le chef du village, et bien d'autres encore. Pour toutes ces raisons, le gris de l'eau ne brillerait jamais pour elle de la couleur de l'or, d'une richesse tous les jours rêvée et vite oubliée dans chacun de ses coups de rame.
Parfois comme beaucoup de filles de Thaïlande, elle imaginait qu'un homme de la ville, un riche étranger, l’emmène loin d'ici,  loin du fantôme de son père qu'elle croisait chaque matin. Mais jamais le chagrin ne l'avait quitté, dans sa tête jamais les chants de son père dans les rizières de son enfance ne s'étaient tus.
Elle était bien jeune pourtant quand ses forces se sont envolées comme les paroles du poète paternel. Elle était bien jeune pourtant quand sur son visage se sont installés de vilains grains de riz bruns de mal.
La petite fille qui voulait réciter des poèmes de l'aube à l'aurore, la petite fille qui  voulait chanter à s’époumoner, la petite fille qui voulaient courir dans les champs de riz s'est fanée plus vite que l'orchidée. Sa tristesse et sa solitude ont tremblé comme la flamme de la bougie du temple voisin, au souffle de la mort elle s'est éteinte.
Sa dernière jonque file au gré de l'eau, son feu qui brûle lentement est le grand incendie de ses espoirs, le grand incendie de sa mémoire.
La petite fille triste des rizières semble  adresser un dernier signe de la main au fantôme de son père comme pour lui dire qu'elle venait le rejoindre. Comme un dernier signe d'amour éternel par delà les feux de l'immolation. Dans les crépitements du feu d'un autre commencement, je me rappelle avoir cru entendre les derniers mots de la petite fille des klongs:
"Je chanterai pour toi une chanson des rizières et sous mon chapeau de paille de riz je te réciterai le poème de Sunthorn Phu;"

«Nous sommes peut-être ivres
Mais nous sommes aussi enivrés par l'amour.
Je ne peux pas résister à mon cœur,
Et bien qu'on soit ivre,
Demain le soleil brillera,
Et l'ivresse se sera écoulée.
Mais lorsque la nuit tombera,
L'ivresse de l'amour reviendra »

Peut être qu'un jour lors d'un de vos voyages en Thaïlande vous croiserez comme moi les fantômes du Klong, surtout n'oubliez pas de leur adresser un signe de la main, ils vous en seront éternellement reconnaissant.


                                       

                                         
                                                         
                                                                     


                                               Photos et vidéos sont une ballade sur le Klong

4 commentaires:

  1. Tu as décidé de nous faire pleurer dès notre réveil? Et puis quel bruit mélodieux émis par cette barque. Où est la Thaïlande pleine de délicatesse que nous avons découverte en 1977 ?

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    1. Un peu triste mon humeur au moment d'écrire effectivement mais surtout influencé par des images qui provoquent ma plume!

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  2. cette Thailande de 77 a sombré corps et âme sous le tsunami financier mondialisant...
    les petites filles aux yeux en amande ont désormais le sida attrapé dans un bouge glauque où les touristes vont soulager leurs bourses trop pleines au plus grand profit des triades
    heureusement notre Titi connait quelques recoins préservés de la putridité et va bientôt nous régaler de ses émerveillements

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    1. si je résiste aux "25000 Itinéraires Thaïlande"
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